ÉCHAFAUDER - Exposition à la Librairie L'Échappée Belle, Avril/Mai 2017 à Sète - Photos Paul-Marie Grangeon

Échafauder: élaborer en esprit des combinaisons - Inventer - Dresser des objets les uns sur les autres; amonceler - Préparer, combiner quelquue chose à partir d'éléments, le plus souvent sur une base fragile.

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Cathédrale: statue d'une vierge du XIX siècle, échafaudage fait de bois aluminium et bouts de ficelles– Haut: 1,45m - 2017

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Étendard: Dracaena desséché, acrylique, moulage et tirage en plâtre d’une main d’homme.2017 - Collages: Impression à l'héliogravure, collages et papiers divers. 50cmx 65cm , 2016/2018

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Étendard - Ce petit palmier comme brandit et empoigné par une main musclée, n’a plus sa sève et s’avachie. Tel un pompon inanimé, les feuilles peintes en bleu, blanc et rouge laissent imaginer un drapeau sans vent, comme impuissant face aux valeurs humaines et environnementales incarnées par l'arbre mort. Analogie à une politique autoritaire.

CATHÉDRALE - un échafaudage en aluminium, bois, ficelle, tulle, vient comme une fortification encadrer le moulage ancien d’une vierge en plâtre. Les différences de matériaux et de mouvements des deux pièces agencées, prononcent leur temporalité décalée. L’échelle presque à grandeur humaine trouble par l’impact qu’elle crée sur notre propre corps. Ici une femme dressée telle une cathédrale en chantier. La rénovation de cette madone invalide questionne sur la pérennité des choses, des idées, leur symbole et leur matérialité.

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Collages: Planches des chefs d’oeuvres Français réalisées en 1949 pour l’éducation nationale. Images d’un patrimoine muséale pétrifié et d’une culture érigée dans tous ces édifices historiques. Dans ces collages, mouvements et corps revisitent ces constructions, comme pour nous rappeler qu’il n’y a pas de forme sans existence.

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Château de Rohan

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Château de Champs

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Palais de Chaillot

La langue française regorge de subtilités ; des nuances parfois infimes différencient un mot d’un autre. En appelant « échafauder » son exposition qu’elle s’apprête à installer ce premiers avril à la librairie l’échappée belle, Élisa Fantozzi donne toute sa dimension aux occurrences de combinaison et d’amoncellement, d’intériorisation et de fragilité, toutes présentes dans les définitions du verbe . Fragile, comme cette vierge (cathédrale) en plâtre, percluse de barreaux de fer, ceinturée de planches, rénovée comme une simple façade . La madone fortifiée, qui, sur son socle, est quasiment de taille humaine, renvoie aussi bien au cour du temps, qu’aux moyens de le détourner, à la fatale détérioration de ce qui nous apparaissait à jamais intangible et aux opérations qu’elle provoque et réclame. Etendard, m’est apparu à première vue comme une œuvre politique (certes oui, tout œuvre est politique), disons engagée . Ce palmier défraichis aux couleurs de la nation courbant l’échine dans une main d’homme m’évoqua la perte d’identité ou plutôt sa nécessaire rénovation , un replis sur soi aux dépens de l’appréhension de l’existence d’autrui , une allégorie de la laïcité gâtée à force d’être galvaudée par les politiques de tous bords … Tout cela , évidement, n’était que pures conjonctures ,fugaces commentaires partagés sur le vif … Qu’en pensait l’artiste ? Élisa, ( adhérant certainement à ce propos que dans toute œuvre d’art , la pensée sort de l’œuvre et non pas de l’œuvre la pensée) tout en continuant de laquer délicatement, avec une jubilation concentrée, la tignasse hirsute du taciturne palmier prend acte de l’invitation à livrer son point de vue , celui de du « créateur » … Elle a suspendu son geste, ses grands yeux légèrement fendus clignotent, s’ésquivent de leurs motifs , puis se replantent sur la toile d’un réel un peu abstrait, avec précaution « oui  peut-être » répond-elle, « mais il y a aussi une dimension environnementale, l’absence du vert, l’ivresse totalitaire aveugle aux désastres écologiques  »…

A l’Echappée belle, l’artiste exposera également des collages. Du cubisme, aux surréalistes au sein duquel Breton du haut de sa stature de grand théoricien affirmait qu’ils suggéraient une association visuelle poétique et onirique, en passant par le futurisme, et les dadas adeptes du photo montage aux messages contestataires sous couverts de fantaisie, ils ont jalonnés l’histoire de l’art. Ceux que l’artiste établie à Sète a réalisés ont été faits à partir de planches des chefs d’œuvres français de 1949 distribuées dans les écoles. Facétieux, oniriques, dérangeants, ils témoignent pour la plasticienne d’un patrimoine muséal pétrifié et d’une culture officielle embaumée, dont le culte persiste à figer tout mouvement qui assurerait pourtant sa véritable survie, sa renaissance … Aussi isolé soit-il, l’artiste semble pourvu d’antennes hypersensibles lui permettant de capter les soubresauts de son époque et de les révéler. Aussi, s’en apercevoir, il lui arrive de crayonner le monde de demain tout en ne fréquentant qu’avec prudence et parcimonie celui d’aujourd’hui. Seule la persévérance dans l’immersion créatrice, la plus grande rigueur dans l’amusement peut produire de tels résultats (pas nécessairement délibérés…) … Celle qui a fabriqué son double, entretient un lien étroit entre ces deux pôles que sont la réalité et l’imaginaire, travaillant la terre pour décrire des planètes qui tiennent dans la main … Extension de son être , strates sublimées de sa vie, l’œuvre de Lili frappe par une évidente endurance à la pluralité et la complexité des procédés et à la multiplicité de ses inductions. C’est aussi que l’éclectisme, le mouvement permanent, le jeu de miroir entre réel et irréel, la curiosité transcendée, rend cette œuvre, parfois déroutante, accessible, « amie »- ce qui n’est pas incompatible avec la violence qu’elle irradie, son potentiel d’insurrection. Il y aurait donc des œuvres avec qui l’on  « s’entend mieux » que d’autres, car plus sincères, plus vrais , comme certaines de celles que Lili a engendré au seul dessein, semble-t il, de le regarder s’envoler , perpétuant leurs mobiles évanouis . Enfants, rêver est votre partage, mais soudain chut dans l’âge adultes une bataille est alors menée…C’est pourquoi , lorsqu’une main est tendue, un regard offerts en ce sens, il ne faut pas hésiter, quitte à glisser un peu, s’éblouir ...Allons !…

Jordi Blain 2017